Election sera

Guinée : premier tour de première élection démocratique
mercredi 5 janvier 2011
par  Gauz
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Prenez plus de 20 ans de Sékou Tourisme. Ajoutez-y presque 30 ans de Lansana Contines. Saupoudrez le tout de 11 mois de Sadisme Camara. Voilà la formule approximative pour fabriquer un peuple vierge de tout processus démocratique libre en 52 ans d’indépendance : le peuple de Guinée. C’est pourquoi le scrutin présidentiel du 27 juin 2010 revêt une importance particulière, une importance capitale ! Au bout, à la sortie du long tunnel obscure : un état légitime, un état tout simplement. Ce ne serait pas trop tôt pour ce pays qui, rien qu’au regard de ses ressources naturelles, est potentiellement le plus riche de toute la sous-région.

Le processus de transition assuré par le président intérimaire, le général Sekouba Konaté, est presqu’un succès. « Succès » parce qu’il aura permis à 24 candidats de se présenter à la magistrature suprême et de battre campagne en toute liberté et sur tout le territoire national. « Presque » car il ne s’achèvera réellement que lorsque le nom d’un président sortira des urnes au soir d’un éventuel second tour. On ne sait jamais avec ces « généraux » africains. Parole de voisin.

400 millions de FGN (Francs Guinéen) de caution, soit 40 millions de FCFA : deux fois plus qu’en Côte d’Ivoire. 24 candidats : deux fois plus qu’en Côte d’Ivoire. Ah la fougue de la jeunesse… démocratique. Depuis la tête de l’état jusqu’aux orteils des quartiers populaires, rien ne compte plus, tout tourne autour d’une date : le 27 juin. La fièvre des élections à envahit toute la ville de Conakry, le pays entier est en transe. Affiches, posters, casquettes, tee-shirts, voitures, calicots, bassines, brouettes, tout ici clame un candidat. Presque tous les organes de presse, surtout les journaux, affichent clairement leur candidat, leur couleur. La place de l’indépendance de ton est réduite à peau de chagrin. Nous y reviendrons dans notre revue de la presse guinéenne.

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L’arc-en-ciel démocratique de la Guinée, celui qui est apparu après cette longue pluie d’un demi siècle, est composé de 24 couleurs. Et comme dans la nature où 3 couleurs (le rouge, le vert et le bleu) permettent de composer toute la palette chromatique, en Guinée préélectoral, 3 couleurs prédominent. Et se sont elles qui badigeonnent la ville de Conakry en cette veille de scrutin. Dans le désordre : le bleu de Sydia Touré A.K.A. Sydia, le vert de Cellou Dalein Diallo A.K.A. Dalein, l’orange d’Alpha Condé A.K.A. Alpha. Deux anciens Premier Ministre (Sydia et Dalein) et l’Opposant Historique (Alpha).

Armés de sifflets, grelots, tambourins, voire de vuvuzelas pour les plus à la mode, de petits groupes sillonnent toute la journée la ville de Conakry en clamant les slogans du candidat de leur choix. Corps entièrement peins, déguisement de cosmonautes, hôtesses outrageusement belles, comédiens fantasques, rodéo de mobylettes, etc. ; on rivalise d’ingéniosité pour se faire remarquer. Et malgré la tension palpable liée à l’enjeu, cela donne un air de carnaval à la ville. C’est la guéguerre de la mobilisation populaire. Ce jeu connaitra son point d’orgue dans ce qu’on peut intituler l’épisode des « retour en ville ». Explications. Tous les candidats se sont répandus en campagne à l’intérieur de la Guinée. Ils ont tous prévu leur retour à Conakry la dernière semaine avant l’élection. Les militants se mobilisent pour offrir un accueil triomphal à leur candidat afin de démontrer son assise populaire à la concurrence. Bien évidemment, les retours les plus remarqués furent ceux des 3 grands favoris.

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Conakry, mercredi 23 juin : J -4.

Sydia Touré, le candidat de l’UFR (Union de Forces Démocratique) entre en ville. C’est le candidat le plus connu en Côte d’Ivoire, pour avoir servi au cabinet de Alassane Ouattara. Il fût également premier ministre de feu Lansana Conté durant 3 ans.

Dès 9h, le Palais du Peuple, dans la commune de Kaloum, s’emplit déjà de militants. C’est là que Sydia va faire son grand meeting de fin de campagne. Avec les rodéos de voitures et de motos aux couleurs de l’UFR, la circulation, déjà difficile dans la ville, est encore plus étriquée. Les embouteillages sont interminables. En plus, les employés des stations Total se sont mis en grève sans crier gare. Beaucoup d’automobilistes se ruent vers les quelques autres stations qui sont ouvertes. La ville étouffe. En milieu d’après-midi, c’est une foule en délire qui accueille son champion. Sydia Touré a réussi le test de la mobilisation.

Conakry, jeudi 24 : J -3.

Cellou Dalein Diallo, candidat de l’UFDG (Union Des Forces Démocratique de Guinée) entre en ville. Lui aussi a été Premier Ministre de Lansana Conté. Il était aux affaires quand éclatèrent les grandes manifestations populaires de 2006 qui furent réprimées dans le sang par l’armée. A cette époque, il avait clairement choisi (comme nombre d’opposants) le camp de la révolte populaire. Le matin, la circulation est aussi difficile que la veille. L’accès à Kaloum, le centre administratif de la ville, est ardu. Vers midi, il sera quasiment impossible de circuler normalement sur l’autoroute principale qui balafre la ville d’est en ouest. La marée verte est impressionnante. Dalein devrait faire son meeting aux abords du « stade du xx septembre ». (Depuis que les séides de Dadis Camara avaient semé l’horreur en septembre 2009 en tirant sur la foule, plus personne ne veut faire de meeting à l’intérieur de ce stade « maudit »). Il se dit même que la haie sur la route est ininterrompue depuis Kindia, à 50 km de là. A vérifier. Mais vu comment la foule est compacte sur des kilomètres. Il est à craindre que Dalein ne puisse y arriver en voiture. Justement, un hélicoptère survole la foule. Ce n’est pas Dalein mais les équipes de journalistes internationaux : RFI, France 24, VOA (Voice Of America), Africa 24, BBC, etc. Bien que venant de Côte d’Ivoire, nous ne sommes pas « journalistes internationaux », nous n’avons pas encore la bonne couleur de peau !

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De riches commerçants de Madina (le plus grand marché de guinée), majoritairement peuls, ont affrété un hélicoptère pour que « les journalistes internationaux » voient la gigantesque démonstration de mobilisation populaire que réussit Dalein.

Les commerçants et les Peuls semblent majoritairement le soutenir. C’est d’ailleurs à travers ce soutient que s’immisce le débat de l’ethnocentrisme dans ces élections. Grande tradition africaine. Le groupe ethnique des peuls est majoritaire dans le pays et les autres candidats accusent, à mots couverts ou ouverts, le candidat de l’UFDG de jouer sur la fibre de l’ethnie. Il s’en défend. Les autres candidats en rajoutent. Le débat fait rage. C’est aussi cela le jeu démocratique.

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Nombre de guinéens ne le savent pas encore… Ce jeudi sera la journée noire, la seule, de toute cette campagne électoral. A Koyah (35 km de la capitale), des heurts opposeront partisans de Sydia et Dalein. 5 morts et plusieurs blessés. Le bilan est lourd eut égard aux moyens utilisés lors des affrontements (gourdins, couteaux, barres de bois). La violence était donc extrême. Tous les candidats ont condamné ces dérapages et ont promptement appelé au calme.

Conakry, vendredi 25 juin. J -2.

Alpha Condé, candidat du RPG (Rassemblement du Peuple Guinéen) vient en ville. Lui, a été « opposant de Sékou Touré, opposant de Lansana Conté, opposant de Dadis Camara, opposant des opposants de guinée… il est opposant depuis qu’il est né » comme me dit en caricaturant « tonton Bah », le taxi qui nous mène au siège du RPG où se tiendra son meeting de fin de campagne. Nous finissons à pied devant la marée humaine qui envahit le boulevard. Lui aussi semble avoir réussi sa grande mobilisation de fin de campagne. La ville est parée des couleurs du RPG. Contrairement à ses adversaires, l’habillage sonore va au delà des traditionnels sifflets, vuvuzelas, tambourins et grelots. Le tube dans la ville, c’est la chanson que composa Tiken Jah Fakoly pour Alpha Condé à l’occasion d’un de ses énièmes séjour dans les geôles du pouvoir.

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L’ambiance est décidément bon enfant. Les heurts de la veille semblent oublier. Les employés des stations Total ont repris le travail. Ce soir, couvre-feux à minuit. La campagne officielle sera terminée.

Samedi 26 juin. J -1.

Les observateurs internationaux dépêchés en masse par l’Union Européenne et la CEDEAO, se déplacent par flottilles dans la ville, visitant les centres de vote qui vont accueillir les électeurs. Ils sont facilement reconnaissables par leur tee-shirt bleus au dos duquel est frappé « observateur international ». . Bien que venant de Côte d’Ivoire, nous ne sommes pas « observateur international », nous n’avons pas encore la bonne couleur de tee-shirt ! Il y a encore du monde en ville et la circulation est toujours aussi pénible, certains grands axes sont fermés pour des raisons de sécurité mais demain, les rues seront vides. Il faudra un laissez-passer spécial pour circuler en voiture. En attendant, l’actualité se fait à Sékhoutouréah où le président de la transition, le général Sékouba Konaté, reçoit tous les 24 candidats. Dans un discours volontaire, franc et d’une étonnante sagesse (les généraux africains nous ont habitué à autre chose hélas !). « Nous avons enregistré des nouvelles victimes dans notre marche vers la démocratie. Des morts de plus. Des morts de trop. » Déplorant avec la plus vive amertume les morts du jeudi 24 juin, il a appelé tous les candidats à la retenue et les a mis devant leur responsabilité historique.

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Il a réitéré que l’armée ne sera plus un problème pour le processus démocratique en Guinée. Le doyen des candidats, Alpha Condé (plus de 70 ans), au nom de ses pairs, a remercié le général pour l’initiative de cette rencontre et surtout, pour avoir tenu sa promesse d’organiser ces élections si importante pour la Guinée. Il flottait dans l’air une grande fierté d’en être arrivé à ce stade sans grands problèmes. Une immense fierté d’avoir répondu à l’appel de l’histoire. Demain, 27 juin 2010, après 52 ans de gestation, des dizaines de contractions violentes, la Guinée accouchera tout simplement de ses premières élections libres. En malinké comme en français : « élection sera*∗ ! ».

AVec l’aide précieuse de TimCam, GauZ, le vengeur démasqué, depuis Conakry.


Commentaires  (fermé)

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vendredi 10 mai 2013 à 12h46 - par  thimmy

Très bel article !

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