GARBA 50, rap...abidjanais

vendredi 30 juillet 2010
par  Gauz
popularité : 100%

« Le rap se promène avec string sur sa tête.

Garba 50, On est venu lui remettre sa casquette »

GARBA 50, RAP ABIDJANAIS

On est à la fin des années 70. On est des garnements des ghettos de New York et quelques autres grandes villes des USA. On vit dans le quart-monde du pays le plus riche du monde. La galère nous donne des insomnies alors ne nous parlez pas du rêve américain. Pas d’argent pour se payer un chevalet, des pinceaux et une toile ? Les bombes de peintures du chantier d’à côté et le mur. Le mur gris qui bouche la vue et ferme les horizons fera l’affaire. Et voilà les graffiti. Les salles de danse et leurs parquets cirés sont inaccessibles ? Un carré de bâche par terre, un survêtement pour se protéger les genoux et les coudes, une casquette pour les cheveux encore afro de l’époque ; et voilà le Break dance. Le prix d’une guitare peut payer plusieurs mois de loyer, pas d’argent pour s’acheter une batterie, les studios d’enregistrements sont une utopie ? On utilisera nos bouches, on collera de vieilles bandes magnétiques, on triturera de vieux vinyles. Et voilà le Rap.

La faim, la colère et la frustration savent toujours comment nous ouvrir la bouche. On avait beaucoup à dire. Les arrangements disco et funk tout ça, à la trappe. Un beat simple mais toujours quaternaire (faut que ça swing quand même, on est Afro-american you know !), des paroles qui coulent à flot et en vers. Impertinents, drôles, crus, aphoristiques, parfois mêmes savants, que le sujet soit léger ou grave, nos textes étaient toujours clamés dans le langage de nos rues, de nos quartiers, de nos villes, de nos régions.

Mais on est en Amérique. Ici, on ne joue pas aux billes avec des diamants bruts. On les taille, on les polit, et on les expose sur des coussins de soie pour qu’ils brillent et soit achetés à leur juste valeur, voire au delà. Plus personne ne se souviendra qu’ils viennent de la boue. American dream ! On est passé d’une extrême à l’autre. La faim a donné des dents en or, la colère a fait pousser des boucles de diamant aux oreilles, la frustration s’est transformée en longue limousine remplie de filles en string. On a tous fini par perdre la mémoire de nos origines. Nous sommes devenus. Nous ne sommes plus. Partout dans le monde, les garnements faire comme nous. Ils veulent "devenir" ; ils oublient "d’être". Bordel de merde, qu’est-ce qu’on a foutu ?

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« Le rap se promène avec string sur sa tête. On est venu lui remettre sa casquette » On a entendu ces vers un jour de 2006, en un endroit où on ne soupçonnait pas du tout qu’il se tramait une révolution : Yopougon, Abidjan, Côte d’Ivoire. « La révolution à tes oreilles, est-ce que tu la vois ? » Non, on ne l’a pas entendu voir venir. On s’est donc arrêté et on a tendu l’oreille. On s’est souvenu de notre enfance. On s’est souvenu que nous fûmes, nous aussi, des résistants. Résistants parce qu’on savait encaisser les coups que nous distribuait le système. Résistants parce qu’on refusait de se coucher pour mettre fin à la pluie de coups de poings injustes qui continuaient de s’abattre sur nous, même quand on avait un genou par terre. « Si on n’est pas dêbê, c’est qu’on est debout, on survit à tenter de rapprocher les deux bouts ». On s’est rappelé ce temps où nous avions des choses à dire à des gens qui voulaient les entendre. Des gens qui avaient besoin de les entendre ; dans leurs mots, dans leurs codes, dans leurs réalités.

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Garba 50, deux garnements qui avaient la prétention d’un petit plat d’attiéké : remplir le ventre du modeste. Celui qui n’a pas d’autres choix pour se nourrir que la bicoque crasseuse du papi nigérien qui fait nager le rébus de thon dans l’huile chaude avant de le servir avec le rébus d’attiéké de la mamie ébrié. Garba 50 + poisson plomb (attiéké 50 F, poisson 100 F) = Rassasié. La formule mathématique la plus connue des quartiers oubliés de la bourgeoisie cacaoyère d’Eburnie. En un mot (Garba) et un chiffre (50) juxtaposés, ces deux garnements s’étaient appropriés à la fois la faim du peuple et son désir de satiété. Pour cela, ils se sont mis à parler du peuple, comme le peuple, avec les mots du peuple, avec l’esprit du peuple. Pour la première fois, les ivoiriens entendaient du rap. On a bien dit entendre. Pas écouter. « Garba 50, c’est rap, c’est pas aut’chose ». Oh que oui !

Il y en a eu pourtant du rappeur en Côte d’Ivoire. On en a vu. Ils portaient des habits sur-dimensionnés, de grosses chaînes et de grosses bagues comme sur MTV. Des fois même, pour faire cool, ils se bagarraient en bande. Almighty vs Steezo, Rap Africa vs Coast to Coast. Le MUR, la Flotte Impériale, les GI’s, etc. ; il y avait des chapelles constituées. Ils avaient tout bien fait comme chez nous. Ils cherchaient à avoir notre style, nos accents, nos excès… mais n’avaient pas nos moyens. Le costume était trop grand pour eux. Chez eux-mêmes, ils avaient oublié d’être eux-mêmes ! Le chauffeur de Gbaka, l’apprenti maçon, l’étudiant stressé, le jeune oisif, le petit cireur, la vendeuse de mèches, tous ces jeunes (c’est-à-dire 75% de la population, on est en Afrique ici camarade !) écoutaient très fort, mais entendaient très peu.

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Pourtant, il y a quelques années, un jeune homme avait montré la voie. Enfant de la rue et gardien de parking au Plateau, Roch Bi, « le djosseur de nama » a eu tort d’avoir raison trop tôt. L’Afrique négatrice, la société « nieuse » (niaise ?), celle qui préfère les "success story" qui viennent d’ailleurs, cette Afrique-là s’est chargée de le lui rappeler, véhément. Une lente chute l’a replongé dans les limbes de la drogue et de la rue d’où son succès éphémère l’avait tiré. Et Roch Bi sombra, âme, puis corps. Rest in peace Boh !

Mais le pays du cacao-roi et des fondations-refondues, est généreux en violence sociale, en frustrations collectives et en injustices diverses, qui sont des terreaux toujours favorables l’expression de la rébellion. Et c’est du corps putrescent de l’université d’Abidjan même, que vont s’extraire Soo et Olie pour signer l’extrait de naissance définitif du Rap Ivoirien : l’album « Rap abidjanais ». Nous sommes en 2006. Ouf !

Dans un dénuement musical proche du jeu d’enfant, les garnements de Yopougon placèrent des textes d’une exigeante écriture, d’une grande finesse artistique et d’une rare pertinence. C’est vrai qu’on était habitué aux rimes pauvres et appuyées des Almighty et Steezo. On était fatigué du nouchi caricaturale de Nash ou RAS. On n’en pouvait plus des figures de styles indigentes de MAM, Kiddim et autres « dérapeurs » (Excusez cette facilité lexicale mais quand on a entendu « le vent fait ooooohééééhoooo » ou « je suis fort comme Samson et rapide comme l’éclair »...). Le Garba 50 lui, s’est mis à parler directement à l’intelligence et refusa la distribution de béquilles à des gens qui étaient armés. Le public ne sera pas pris par la main des explications redondantes. En quelques mots, une image jaillissait, se transformait en une idée, grandissait en une réalité tenace, puis plissait le visage d’un sourire : « j’ai la tête coincée entre les cuisses de la galère, ça sent pas bon pour moi ! ». On a compris. On passe à autre chose.

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L’onde de choc à frapper tout le pays. On entendit du rap dans les maquis, les lecteurs mp3 se remplirent de Garba 50. Le langage populaire se mit à foisonner des aphorismes cinglants des deux bonshommes. « A Abidjan, on pisse sur les murs et ça va pas quelque part », « les chiens ont des puces mais n’ont pas de réseaux », « Bras long est plus fort que gros bras », « Il y a des cuisses dans le bec des politiciens et dans le ventre du peuple, ya rien », « Dans les maquis, ya du bruit qui endort le peuple », « La paix n’a pas d’érection, parce que c’est un mot féminin », « Abidjan est grand, ya leurs grosses voitures et nos petits mollets »... Apesanteur totale. On a rappé sur la lune.

Devant un succès si soudain (même si eux, ils y ont travaillé des années), le microcosme du rap se divisa en deux lots. Lot 1 : ceux qui dénigrèrent et jouèrent aux puristes au nom d’un américanisme qui s’exprimait essentiellement dans le baggy. Lot 2 : ceux qui suivirent le mouvement pour exploiter commercialement le filon. Ah les suiveurs ! Il y a toujours des gens qui savent suivre mais qui jamais ne tracent la route. Quelque soit les ballots choisis, la forfaiture n’est jamais loin. Avec Billy Billy, Sans Soi, et quelques autres, les producteurs dupliquèrent la formule GB 50 jusqu’à la dilution extrême. Ça a donné des choses intéressantes en terme de part de marché du rap dans la musique ivoirienne. Certes. Mais les lois de la chimie sont implacables : la dilution baisse la concentration.

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2006-2010 ! La dalle est de retour, la fringale nous tenaille à nouveau les entrailles. Il n’y a plus aucune trace d’attiéké dans les intestins. Il nous faut une autre dose de Garba. Pour 50 s’il vous plait ! Ils sont donc revenus, ceux qui sont « là pour dire ce qui est resté dans les goitres ». JAM, Jeune Africain Moderne, le deuxième album de GARBA 50 est sorti de l’huile chaude. Certes, nul n’est tenu au chef d’œuvre à chaque album. Mais ce deuxième album reste dans la plus pure et dans la plus grosse veine Garba 50. Il faut l’écouter ! Il faut l’entendre ! Nietzsche faisait parler Zarathoustra de la sorte : « Dans la montagne, le chemin le plus court passe de cimes en cimes. Pour l’emprunter, il faut avoir de longues jambes. ». Sortez les échasses !

Gauz (Texte) Timcam (Interviews)


Commentaires  (fermé)

vendredi 2 novembre 2012 à 18h38

Je ne sais pas si on peut ajouter quelque chose d’autres !!! Bravo Garba 50 vous avez su réveiller les gens qui étaient endormis par le bruit des marquis.

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