Dimanche imaginaire

vendredi 29 août 2008
par  Gauz
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C’est l’histoire d’un dimanche qui n’a (presque) pas existé...

Ce dimanche matin-là, il y a très longtemps, l’ambiance était particulièrement étrange à Dignago, mon village dans la forêt du centre-ouest de la Côte d’Ivoire. Bien avant que se lève le soleil, les tamtams avaient déjà commencé à battre un rythme lancinant, particulièrement répétitif, différent de tout ce que j’avais déjà entendu : quatre mesures rythmiques, une espèce de solo qui se répétait à l’identique toutes les douze mesures. Impossible de continuer à dormir, cela résonnait trop dans le crâne. Je connais tous les musiciens du village, jeunes et vieux, je décidai donc d’aller voir qui en voulait à ma grâce matinée. La grand place était bondée de monde quand j’y arrivai. Tout le village était là et formait un grand cercle dont un diamètre imaginaire était délimité par le grand arbre de la place à un bout, et les musiciens à l’autre. Au milieu du cercle, deux jeunes filles se roulaient par terre, secouées par des spasmes, et, debout sur un pied, l’autre pied replié, mon cousin Amos faisait des bonds dans le rythme des tambours. Il n’en finissait plus de bondir le cousin Amos, seulement vêtu du ridicule short avec lequel il jouait encore au football la veille. Il avait les yeux dans le vide et transpirait à verse, mais ne s’arrêtait jamais de bondir. De qui se moque-t-on ? Amos n’est pas capable d’aligner dix pompes ! Qu’est ce qu’il fait là ? Et au tamtam, cet amuseur de Butagaz (on ne peut pas être sérieux quand on se surnomme Butagaz) était littéralement en transe. Je crois que je ne suis pas encore bien réveillé. D’autant plus que dès qu’on m’a vu, tout le monde s’est retourné pour me regarder.

Les vieux, d’habitude indévissables une fois assis sur leurs tabourets, me font de la place pour me laisser passer. Comme je ne bouge pas, le cercle est donc fendu juste à l’endroit où je suis arrêté.

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Je ne bouge toujours pas. Et mon cousin qui continue de sauter sur un pied, toujours le même. Et Butagaz qui bat à la perfection ses douze mesures de solo, toujours les mêmes. D’autres filles tombent en transe et se roulent par terre en poussant des cris parfois déchirants. Je ne sais plus combien de temps dure cette scène surréaliste, mais le soleil est déjà bien haut dans le ciel quand Amos pique brusquement un sprint. Sortant du cercle par l’endroit toujours ouvert où je suis debout, il court en direction du seul bout de forêt qui, dans les environs du village, n’est pas encore transformé en champ de cacao. Personne n’essaie de le rattraper. Une chanson que je ne comprend pas s’élève de l’orchestre. Il y a soudainement de l’animation dans la foule. Comme souvent, quand une situation devient totalement délirante à mes yeux, pour ne pas perdre pied, je me mets à penser à des choses concrètes : les belles fesses nues de Brigitte qui, en faisant ses tonneaux transcendantaux dans la poussière, a fini par perdre son pagne ; le geste parfait de Butagaz sur la peau tendu du tamtam (j’allais lui offrir une bière celui-là) ; les monstrueuses courbatures qui allaient raidir la jambe de mon cousin dès ce soir. Etc. J’étais dans des pensées de cet ordre là quand un vieux du village m’a attrapé violemment en me criant mon nom. Pas mon prénom, mon nom, celui du village, celui que portait mon grand-père, le même nom par lequel on désigne le lopin de forêt dans lequel le cousin « sauteur-sprinter » semblait s’être réfugier : GBAKA ! GBAKA ! Il me crachait dessus à brailler ainsi mon nom ce vieil oncle qui n’avait plus toutes ses dents. Il a fini par me demander d’aller chercher mon cousin. Bien évidemment, je lui ai dit à haute et intelligible voix d’aller se foutre ; ce qui était presqu’un signe de respect tant chez nous, il est culturel de ne pas se laisser faire par qui que ce soit, surtout en public. Lui n’ont plus ne se laissait pas faire et resserrait son étreinte. Pour ne pas être obliger de lui arracher les bras du tronc, j’ai fini par accepter pour qu’il lâche prise et comme un automate, je suis allé chercher mon cousin. Sans hésitation, j’ai pénétré cette forêt vierge de toute agriculture. Je savais exactement où le trouver alors que je n’y a avais jamais mis les pieds. Aussi loin que je me souvienne, c’était interdit à tous les habitants du village d’y pénétrer.

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Mon cousin était couché à l’endroit exact où je pensais le trouver. Les yeux révulsés, il haletait de fatigue. Je l’ai porté sur le dos jusqu’au village. A part les tamtams qui séchaient au soleil, il n’y avait plus personne sur la grand-place. Ils n’ont pas pu déménagé tout ce barnum durant les 15 minutes que j’avais pris pour rattraper l’autre fou ? Même le vendeur de cigarette avait remballé sa caisse en bois qui lui servait de boutique. J’ai levé les yeux juste à temps pour remarquer que le soleil s’apprêtait a fermer son œil cyclopéen. Je n’avais quand même pas passé toute la journée dans cette forêt ? Ceux que je croisais sur le chemin faisaient semblant de ne pas nous voir. J’ai continué jusqu’à la maison de Amos. Ses parents nous attendaient. Ils m’ont proposé à boire et à manger mais j’ai refusé poliment. Le cousin lui, ils l’ont forcé à boire quelque chose. Je n’ai jamais su quoi, mais après une petite douche, il était frais comme à sa naissance et ne se souvenait de rien. Il ne s’est jamais plaint de son mollet. Le soir, ma grand-mère, des trémolos dans la voix, m’expliqua que nous n’étions que trois personnes à porter ce nom dans le village : un vague cousin absent ce jour-là, ce lopin de forêt (elle en parlait comme d’une personne) et moi. Elle me confia aussi qu’il ne m’arriverait jamais rien dans aucune forêt du monde. Mais je n’en ai tiré aucune loi universelle, le monde de ma grand-mère ne doit pas être plus grand que les cinquante kilomètres carrés du canton. Je n’ai jamais vraiment compris le sens de cette cérémonie à laquelle j’ai assisté une autre fois. Et cette fois-là, personne ne m’a empêché de me rincer les yeux avec les rondeurs des filles en transe… jusqu’au bout.


Commentaires  (fermé)

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jeudi 14 février 2013 à 17h49 - par  Al mehry

tres bien ecrit GBAKA. je me sens emporté par la connaissance parfaite des choses de Dignago que je ne connais pas. ou as tu appris tout cela ?

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