Requiem pour un vers solitaire

dimanche 27 mai 2007
par  Gauz
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Voilà des semaines, voire des mois, que je n’ai rien écrit ni d’intéressant, ni de cohérent. Toutes mes envies, toutes mes idées, je les gardais comme dans un coin en me convaincant que je les laissais mûrir. Mais c’est bien connu de tous les paysans du monde depuis des millénaires, la frontière entre mûrir et pourrir est bien mince. Toutefois, pourrir n’est pas forcément une mauvaise chose, ajouterait la sagesse multi millénaire de ces mêmes paysans.

Imagine la tête du premier homme de Cro Magnon (pourquoi on ne dit jamais femme de Cro Magnon ?) qui, ayant caché le fruit de sa cueillette de prune (ou de mangue, ou de goyave) pour le soustraire de la convoitise de ses voraces congénères, le retrouve trois jours plus tard, putrescent, malodorant, survolé de mouche de toutes sortes et baignant dans un liquide vaguement sirupeux ! La déconfiture du pauvre bougre qui, s’imaginant plus malin que le reste de la tribu, croyait faire un festin, à lui tout seul, au pied de cet arbre qu’il avait pris soin de dépouiller de tous ses fruits le jour où il l’avait découvert par le hasard d’une de ces ballades où seul l’estomac dans les talons peut mener les pieds aussi loin. Par ces temps ou la seule industrie était la cueillette, les périodes de disette étaient courantes et très longues, comme les marches dans la brousse au bout desquelles on trouvait à peine de quoi se mettre une noix famélique sur la molaire hypertrophiée ou quelques baies sauvages, en doses pédiatriques, derrière la luette.

Trois jours qu’il tirait au flanc, traînait la jambe notre Cro Magnon malin, en se disant qu’il n’était pas question que cette bande de feignasses qu’il avait pour clan, profite des fruits (eh oui, c’est le cas de le dire) de ses gigantesques efforts. Il avait trouvé tout seul l’arbre, il en jouirait tout seul. Dans le trou les fruits ! Les autres ne verront rien, et à moi seul le régal. Ne surtout pas attirer l’attention, faire semblant de se joindre au reste du groupe et filer à la « neandertal » (on avait pas encore inventé les anglais alors il n’y avait pas d’autre manière de filer). Trois jours qu’il attendait ce moment ! Imagine donc la tête de l’auguste ancêtre devant la pourriture qu’il retrouva en lieu et place des fruits pimpants qu’il avait enterré quelques jours plus tôt. Pourriture ! A un « n » près sacré nom d’homo erectus !

Malgré l’horreur sur son visage, la faim dans son ventre ne lui laissait aucun doute : il allait se le faire son festin malgré tout ! Un estomac de Cro Magnon, ça ne se laisse pas démonter comme ça à la première putréfaction. D’ailleurs le grand frère Homo Habilis n’était-il pas un charognard ? La première bouchée fût avalée, la peau du visage froissée comme la couche de la Cro Mignone (fallait obligatoirement la placer celle là) avec laquelle il s’était accouplé la veille. Le dégoût ! La deuxième bouchée disparue plus facilement. « Quand ventre veut, bouche refuse pas ! » disait déjà la sagesse cromagnonique. L’attirance. La troisième bouchée n’en était pas une : c’en était deux en une. Finalement pas si mal tout ça. Et puis, ce liquide autour. La délectation. Et miam ! Et slurp ! Les bouchées goulues se succèdent aux lampées avides. L’orgie. Ce jus autour, c’était décidément délicieux et ça diffusait une douce torpeur dans tout le corps. Bientôt viendrait l’euphorie, l’irrépressible gaieté, le vertige, l’exubérance, l’état second, tous ces symptômes de l’ébriété alcoolique. Oui, en même temps que son premier capitaliste, l’humanité venait de découvrir l’alcool. BMP - 184.6 ko

On peut imaginer la même histoire avec la pâte de blé pour le pain, le même récit couvert d’asticots avec le lait pour le fromage, le même délire avec le poisson pour le nuoc mam, la même légende avec le steak haché pour les Mac Do, etc. Toutes ces histoires pour me rassurer et me dire que mes pensées n’incubent pas, ne fermentent pas dans les trous grossièrement creusés de mes idéaux et de ma vie. Pour me répéter que mes idées ne sont pas pourries et que même si c’était le cas, on pourrait en tirer quelque chose de légendaire. Si je ne me connaissais pas, je me serais dit : « Ah modestie, si tu me tenais un peu ». Mais en réalité, ayant décidé de bâtir toute ma vie sur tout ce que je pourrais écrire, la peur m’envahit, me tient, m’étreint, me paralyse dès que je ne me sens plus capable de mettre en mots sur papier ou pixels, toutes ces idées, toutes ces histoires qui dansent dans ma tête sur mes aires cérébrales tel Travolta un samedi soir de fièvre sous des airs de disco. Le moindre blanc dans un chapitre et c’est l’holocauste. Un verbe coincé ? C’est le Rwanda, tout le monde aux abris ! Un vers solitaire et c’est le spleen général. La peur comme moteur ; il y en a qui ont des choix étranges quand même. La peur t’empêche d’écrire, et tu as peur quand tu n’écris pas. La boucle est bouclée. Le serpent se délecte de sa propre queue. N’est pas Emile Zola qui veut. Rompez les rangs camarades !


Commentaires  (fermé)

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samedi 26 janvier 2008 à 21h18 - par  François

Gauz c’est ma prémière lecture et je suis summergé par ses images ses phrases qui nous retournes plus 5000 ans avant JC . Bien et bon vers.
François le toulousain

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jeudi 7 juin 2007 à 13h24 - par  Préfet

N’oublis pas de nous raconter maintenant l’épisode épique où la Cro-Mignonne et son Cro-Magnon de compagnon ont découvert le dessin et l’écriture… Après tout ce sont peut-être les ancêtres directs des Rougon-Macquart. So long guy !

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